La grande crise que nous traversons est une crise globale :
économique, sociale, mais aussi écologique et civilisationnelle. Les
réponses proposées doivent être aussi globales. La transition écologique
et sociale que nous défendons vise à mettre au cœur du fonctionnement
des économies la satisfaction des besoins humains individuels et sociaux
dans le respect des équilibres écologiques de plus en plus menacés.
La crise écologique en cours résulte en premier lieu du
fonctionnement même du capitalisme et de sa fuite en avant destructrice.
Les atteintes portées aux écosystèmes comme les perturbations des
grands cycles régissant la biosphère – comme celle du cycle du carbone à
l’origine du changement climatique en cours – menacent la pérennité de
nombreuses activités humaines qui reposent sur leurs bases.
Si la «chasse passionnée» au profit est le moteur de la croissance au
sein du capitalisme, la mise au centre des problèmes de besoins et de
sauvegarde des conditions écologiques de la reproduction sociale suppose
de rompre avec le productivisme tout en mettant fin dans le même
mouvement au chômage structurel. L’enjeu est de sortir d’une situation
où la fuite en avant productiviste refuse à beaucoup de femmes, hommes
et enfants plus que des moyens de survie. Notre projet s'inscrit dans
une logique de «bien vivre» et vise à donner à chacun la possibilité de
participer à la production sociale au lieu d’en être marginalisé. Cette
transition suppose de s’attaquer aux mécanismes d'oppression inhérents
aux rapports sociaux capitalistes : l'exploitation par laquelle les
détenteurs du capital s'approprient le fruit de notre travail ; la
soumission à l'autorité patronale et la manipulation de nos désirs par
la publicité ; la concurrence qui nous oppose les uns aux autres tant au
sein d'un même établissement que d'un bout à l'autre de la planète ;
les rapports impérialistes sur lesquels sont fondés la production
d’énergie notamment le pétrole (Total), l’uranium (Areva)] exigée par
les modes de transport, d’habitat et de consommation qui nous sont
actuellement imposés.
La rupture avec le capitalisme vers le socialisme repose sur la
construction d'autres relations entre les êtres humains et de ceux-ci
avec la nature. Il s'agit d'établir une démocratie étendue notamment à
la sphère économique : les travailleurs doivent se saisir de la gestion
des entreprises ; les citoyens doivent décider des grandes orientations
de l'évolution des économies. Cette démocratisation économique implique
une socialisation des grands moyens de production et de services ainsi
que la mise en place de mécanismes de planification démocratique. Dans
l’agriculture, il faut donner aux petits et moyens paysans les moyens de
sortir de formes de production agricole dont les fortes difficultés
qu’ils subissent aujourd’hui sont l’expression. Ils connaissent mieux
que quiconque ce qu’il faudrait faire au plan agronomique. Ce sont les
conditions économiques et politiques qui leur font défaut, celles qui
les libéreront des diktats du marché mondial et du productivisme. Dans
tous les domaines, la transition vers le socialisme reposera sur la
libération des potentialités créatrices, sur le développement des
expériences d'autogestion et des communs, à tous les niveaux de la
société du local au national.
> Un plan de transformation économique,
écologique et sociale.
L’arrêt des licenciements, la réduction du temps de travail,
l’égalité hommes-femmes sur le plan salarial et du partage des tâches,
sont autant de mesures qui doivent obligatoirement s’accompagner d’un
«plan de transformation économique, écologique et
sociale». La libéralisation et la mondialisation rendent ce plan
impératif. La lutte contre le réchauffement climatique, contre la
réduction accélérée de la biodiversité, les processus insidieux
d’empoisonnement radioactif et chimique (liste non limitative) tout
autant.
Les grands groupes industriels et de services ne font aucun mystère
du fait que ce qu’il leur importe le plus est de situer leurs nouveaux
investissements en Chine et en Inde, d’accepter la production locale de
composants pour gagner des appels d’offre, de sous-traiter aux
entreprises de pays à bas salaires chaque fois qu’ils le peuvent,
jusqu’aux travaux d’ingénierie dans l’aéronautique. Leur logique est
clairement incompatible avec une relocalisation des productions et
encore moins avec une gestion durable et économe des ressources: même
les maigres avancées du Grenelle de l’environnement ont été balayées par
le poids des lobbies industriels qui ne peuvent supporter qu’une norme
sociale ou environnementale entrave leurs profits.
Il n’y a que les salariés et les paysans petits et moyens eux-mêmes
qui peuvent assurer l’existence, en France et en Europe, d'un outil de
production garantissant l’emploi de toutes et tous, placé au service des
besoins sociaux, basé sur de bonnes conditions de travail, ne
gaspillant ni l’énergie, ni les matières premières ni le temps de
travail humain, et préservant les équilibres écologiques. C’est la
course au profit qui a façonné depuis trente ans l’organisation spatiale
du travail dans l’espace français et européen et la division
internationale du travail dans l’espace mondial. Les unités de
production ont été disloquées entre la sous-traitance et les
délocalisations, les travailleurs ont subi la précarité, les transports
ont explosé, les pollutions ont été occultées. La reconstruction de
filières industrielles réintégrant la chaîne de fabrication et les
services associés sur un même lieu permettrait de combiner stabilité de
l’emploi, visibilité et contrôle sur la production et les nuisances,
réduction des transports. La transformation écologique et sociale dont
les salariés et les paysans seront les protagonistes devra donc
s’accompagner d’importantes relocalisations.
Les issues à la crise conjointe, sociale et écologique, sont d’abord
politiques. Au plan industriel et technologique, il s’agit de mettre les
«travailleurs associés», en position de construire les nouvelles
interconnexions entre l’emploi, la sortie du nucléaire et des
productions polluantes et la transition vers les énergies alternatives,
la réorganisation des villes et des transports, la construction de
logements sociaux à basse consommation énergétique, les services publics
(éducation, santé, transports, eau …), la sortie des systèmes agricoles
très polluants et à haute intensité d’émissions de gaz à effets de
serre, l’évolution des habitudes alimentaires, etc.
La transformation économique, écologique et sociale
prendra appui sur toutes les expériences régionales et locales. Mais son
cadre sera nécessairement coordonné au niveau national et aussi vite
que possible européen. À ces deux niveaux, des mécanismes de
planification démocratique pour les principaux secteurs de l’économie et
de la production devront être mis en œuvre dans une perspective de
coopération internationale des peuples.
En effet, le fonctionnement désordonné et à court terme de la
coordination économique par le marché ne peut pas rendre cohérente une
telle transition. L'interdépendance entre les diverses dimensions des
changements engagés doit être organisée : relocalisation des économies,
transformations progressives du logement, des transports, des
investissements industriels et agricoles, des infrastructures, de
l'énergie. Il faut pouvoir établir des priorités, par exemple favoriser
le développement des transports collectifs et des modes de déplacements
non polluants. À un autre niveau, un maillage des territoires
garantissant l'accès de l'ensemble de la population aux services de
santé (prévention et soins) se construit dans la durée et nécessite des
investissements et des politiques de formations adéquates.
Les mécanismes du marché sont incapables de faire émerger
efficacement de tels choix qui engagent le long terme. Dans le cadre des
échanges marchands, nul n'est incité à se préoccuper des conditions de
la production des biens et services qu'il consomme sauf sur un mode
culpabilisateur des individus pris séparément et qui vise à dédouaner
les véritables responsables exploiteurs et pollueurs. Inversement, les
débats publics qui accompagneraient des processus de planification
ouverts participeraient au contraire d'une politique des modes de vie
poussant les individus à intégrer dans leur comportement les intérêts de
la communauté étendue, c'est-à-dire y compris les générations futures.
> Développer l’auto-organisation
et les expériences d’autogestion.
Dans tous les domaines, sur tous les terrains, la transformation
sociale repose sur l’auto-activité des travailleurs et de la population.
Nous encourageons en particulier toutes les formes d’auto-organisation
ouvrière, de l’assemblée générale souveraine au comité de grève et
aidons à développer chaque fois que les conditions sont réunies, toutes
les expériences basées sur l’auto-activité des collectifs de salariéEs,
de producteurs ou de citoyens dans tous les domaines de la production
matérielle ou intellectuelle. L'ensemble des expériences
socio-économiques autogérées et décentralisées doit ainsi être soutenu
et renforcé: prise de contrôle d’entreprises en faillite par les
salariés, mais aussi création de coopératives de production ou de
services, de structures rapprochant producteurs et consommateurs, ou
encore création de nouveaux biens communs sociaux comme les logiciels
libres.
Dans le cadre du capitalisme, ces initiatives sont menacées en
permanence d’être récupérées et normalisées. Leur développement n’en
constitue pas moins un enjeu important qui doit être pensé non comme une
alternative au mouvement ouvrier et citoyen mais comme une partie de
celui-ci: il s'agit en effet de cadres qui échappent – au moins
partiellement – aux logiques capitaliste, productiviste et à la
verticalité du pouvoir étatique. De même, nous tentons de susciter et
soutenons les processus d’autogestion ouvrière que les vagues de
licenciements et de fermetures d’entreprises remettent à l’ordre du
jour. La question de la récupération d’entreprises par leurs
travailleurs eux-mêmes, de la poursuite ou reprise de la production en
autogestion, pourra être de plus en plus fréquemment posée – comme cela
avait été le cas dans l’Argentine post-2001.
Ces expériences sont doublement importantes. D'abord, parce qu'elles
constituent des démonstrations certes limitées, mais concrètes, que des
relations économiques efficaces peuvent se lier entre les êtres humains
qui ne soient ni celle de la redistribution bureaucratique et ni celle
de la concurrence capitaliste. Ensuite, parce qu'il s'agit d'une
formidable source de créativité et d'invention sociale, permettant de
tester et d'inventer des procédures de coopération, d'en mettre en
évidence les limites et les forces.
Nous devons entretenir des relations avec ces secteurs qui remettent
en cause la logique marchande, afin d’en nourrir notre projet d’une
société basée sur d’autres rapports sociaux et écologiques de production
mais aussi afin d’amener la contestation politique du capitalisme et la
nécessité d’une véritable démocratie des producteurs-citoyens au cœur
de ces démarches d’autogestion.
Nous avançons les revendications de maîtrise collective de
l’organisation du travail, la contestation du pouvoir du patronat sur la
production, la réquisition et la prise de contrôle des outils de
productions et des profits.
Dès à présent, des mesures de soutien conditionnel – sur la base de
critères sociaux et écologiques – à ces secteurs non soumis à la logique
du profit doivent être envisagées, notamment en termes de fiscalité, de
soutien logistique, d'accès aux infrastructures et de commandes
publiques. Dans le cadre de la transition, il faudrait favoriser leur
montée en puissance et organiser leur articulation aux activités
planifiées.
> La planification socialiste
écologique et démocratique.
La planification démocratique doit permettre à la société de définir
ses objectifs concernant l’investissement et la production à l’intérieur
d’un secteur donné de l’économie, comme entre les différents secteurs
en prenant en compte les impératifs de respect de l’environnement, de
coopération internationale, de respect des conditions de travail de tous
et des droits démocratiques.
La production et la consommation doivent être organisées
rationnellement non seulement par les «producteurs» mais aussi par les
usagers-citoyens et, de fait, par l’ensemble de la société, soit la
population productive ou «non productive» : étudiants, jeunesse,
retraités, etc. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux
lois de l’offre et de la demande, mais seraient déterminés autant que
possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques; de plus
en plus de produits et de services seraient distribués gratuitement.
L’évitement du gaspillage et les contraintes écologiques conduisent
cependant dans une série de cas à combiner la gratuité d’une quantité de
base, garantissant à chacun un doit effectif au bien suffisant, et la
taxation de la consommation du surplus.
Le caractère démocratique de la planification s’appuiera sur le
partage et l’extension des savoirs dits «experts» établis de manière
contradictoire au cours du processus démocratique de prise des
décisions. Par exemple concernant la réponse aux besoins alimentaires,
énergétiques, de déplacement, de qualité de vie… la connaissance
concrète et partagée des conditions écologiques et agronomiques de la
production et de leurs limites devra être à la base des débats et des
décisions.
Il y aurait, bien entendu, des tensions et des contradictions entre
les établissements autogérés et les administrations démocratiques
locales et d’autres groupes sociaux plus larges. La planification
socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à
chaque niveau de décision.
> Sortir de la crise,
c’est aller vers le socialisme du XXIe siècle !
Tout le monde sent bien l’urgence de la situation. Le basculement
historique que représente la crise globale du capitalisme exige des
réponses radicales pour beaucoup inédites.
La rupture avec l’économie de marché, avec la concurrence et le
productivisme capitaliste, le développement d’une planification
démocratique permettant aux hommes et femmes de prendre leur destin en
main ne se fera pas d’un seul coup. Une phase de transition où l’avenir
le disputera au passé, est inévitable. Il n’y a pas de sortie possible
de la crise sans une lutte radicale pour le pouvoir démocratique de
celles et ceux qui produisent les richesses tant matérielles que
culturelles, sans une lutte pour un autre monde, celui du partage et de
la communauté des biens, de la coopération des peuples, de la liberté et
de l’émancipation humaine, la lutte pour un monde socialiste. Cette
perspective suppose de concilier le développement humain avec
l’impératif écologique.
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